ENTREVISTA EN LE NOUVEL OBSERVATEUR, por Ahmed Laraaj, L’oeil de la jeunesse

Politologue et chercheur de l’université Complutense de Madrid (U.C.M) rattaché au département des sciences politiques et de l’administration II dont il est collaborateur, François Coll, franco-espagnol, résidant à Madrid depuis 1998, s’intéresse assidûment à la politique nationale française dont il ne se lasse pas d’être l’observateur. Il cite Paul Valéry: «  Il n’est pas de nation plus ouverte, ni sans doute de plus mystérieuse que la française ; point de nation plus aisée à observer et à croire connaître du premier coup ».

Quand on me demande de parler de la vie politique française à la faculté « je ne peux plus expliquer l’histoire et le présent politique de la France sans nommer Ségolène Royal qu’il décrit comme « une femme combative qui a le goût de l’intérêt général » et ajoute que « forcément quand on observe ce qui se passe en Espagne, de la majorité à l’opposition, on a soudainement envie de lui offrir tous les cours d’espagnols possibles pour qu’elle vienne se présenter aux prochaines élections générales ».

 Satisfait du changement que représente la victoire de la gauche qu’il désigne comme le « printemps français » en voyant la ferveur de l’arrivée de la gauche au pouvoir, il avoue, par contre, être déçu que « Ségolène Royal n’occupe pas une place plus centrale dans l’actuel gouvernement ». Il la compare à l’américain John Kerry, secrétaire d’État depuis la réélection de Barack Obama, celui qui fut jadis candidat démocrate aux élections présidentielles américaines et qui est aujourd’hui en première ligne de la politique nationale. « Une place digne pour un ancien candidat ou une ancienne candidate de haut niveau, comme Ségolène Royal. »

1. Que pensez-vous de la victoire de la gauche?

Tout d’abord, je pense que c’est la victoire de la gauche, de toutes les forces de gauche, portée par François Hollande. Mais aussi la victoire de l’héritage de l’ancienne candidate, Ségolène Royal dont le rôle a été décisif depuis le deuxième tour des primaires jusqu’au deuxième tour du scrutin présidentiel. On pourrait même ajouter que son rôle est décisif depuis 2007 en tant que “porte voix des français sans voix” comme elle le dit elle même, face à un gouvernement conservateur qui a creusé un fossé profond entre les français les plus favorisés comme des élites politiques et économiques proches de l’ancien Président et les plus dépourvus dont le pouvoir d’achat a chuté considérablement, contrairement à ce qui avait été promis en 2007 par Nicolas Sarkozy, qui se présentait comme étant le candidat du pouvoir d’achat, (mais peut-être ne parlait-il que du sien ! cqfd).

Ce que je veux dire par l’expression « Le printemps français »: c’est la victoire d’une France fatiguée des fausses promesses et sûrement aussi épuisée de 17 ans droite. Cela a dû être accablant! C’est toute la vie d’un adolescent qui se cherche une voix dans un système qui ne garantit plus l’égalité des chances, contrairement à l’époque où j’avais grandi en France, les années Mitterrand !

L’objectif de la politique n’est pas d’aggraver les injustices sociales mais de les réduire au maximum : c’est une question d’éthique ! Comme l’affirme le professeur politologue Maurice Duverger, la « politique est la lutte des asservis contre les puissants et un effort pour surmonter cet antagonisme pour s’approcher de la Cité juste rêvée par Aristote ».

Les élections de 2012 ont joué le rôle traditionnel du contrôle démocratique vertical, celui du peuple envers ses dirigeants, un peuple français qui a retiré sa confiance pour la donner à quelqu’un d’autre. Mais outre cette première lecture de la double victoire de la gauche (présidentielle et législative), j’ajouterai aussi qu’il s’agit d’une victoire des nouveaux mécanismes de démocratie interne mis en place au sein du parti socialiste qui s’est doté d’une grande légitimité à travers ses élections primaires ouvertes à tous les citoyens français qui ont une « sensibilité de gauche ». Il n’est pas étonnant que le parti UMP, ait décidé de vouloir copier cette nouvelle pratique démocratique en vue des prochaines élections municipales de 2014.

2. Comment la victoire de la gauche a-t-elle été vécue en Espagne ?

Elle s’’est convertie en un véritable « espoir à gauche » dans une Europe et, particulièrement, en Espagne où la direction politique et économique est entre les mains des néolibéraux ultraconservateurs qui ont converti la vie des espagnols en un véritable cauchemar avec les politiques de rigueur. Les étudiants de ma faculté n’ont qu’une idée en tête, c’est de quitter le pays pour pouvoir vivre dignement.

Au printemps 2012, suite aux résultats du deuxième tour des élections présidentielles, quelques professeurs de la faculté des sciences politiques de l’Université Complutense de Madrid (U.C.M) m’ont invité à participer à une table ronde afin d’analyser la victoire du changement. Parmi les participants, l’éminent politologue et écrivain Ramón Cotarelo de l’Université Nationale d’Éducation à Distance (UNED), a ouvert le débat autour de l’idée : Après la France, fin de l’hégémonie néolibérale en Europe ? Une table ronde rassemblant un grand nombre d’étudiants et de professeurs qui ont manifesté beaucoup d’enthousiasme lors des débats, certains ont exprimé l’idée selon laquelle la France doit être le phare (au sens figuré) du changement au sein de l’Union Européenne, une France qui éclaire comme au temps des Lumières, un chemin devenu très sombre, funeste et inquiétant pour les espagnols.

Personnellement, je pense qu’il faudra attendre les élections allemandes de l’automne 2013 pour pouvoir parler d’un changement de cap décisif au sein de l’Union Européenne. La France pèse lourd sur la scène européenne, mais l’Allemagne aussi.

En tout cas, un changement général se confirme : les récents résultats en Italie sont très significatifs. Du côté espagnol, le besoin de changement est pressant et l’exemple français devenu synonyme d’espoir, puisqu’on n’entend plus qu’un mot face aux échecs du gouvernement de Mariano Rajoy : indignation!

La regrettable disparition de Stéphane Hessel a été tristement vécue par le mouvement des indignés espagnols, un mouvement qui se généralise du fait d’une corruption qui touche désormais de nombreux niveaux institutionnels, certains responsables politiques plus que d’autres comme ceux du Parti Populaire Espagnol, le parti du gouvernement de Mariano Rajoy.

3. Le citoyen français et la citoyenne française sont-ils des modéles pour le

Monde ?

Les français se sentent très liés aux affaires publiques, puisque la République c’est l’attachement à la chose publique par définition, l’intérêt du bien commun, de tous et de toutes, des citoyens et des citoyennes. Leur culture est civique : elle relève d’un attachement à la Cité : les français se mobilisent autour des grands sujets d’intérêt général et participent activement aux élections, la participation moyenne étant plutôt élevée. Mais c’est surtout la façon dont cette culture politique française est décrite à l’étranger qui est remarquable puisque cela démontre une image rayonnante qu’on ne perçoit peut être pas lorsque l’on vit en France.

L’exceptionnalisme français, c’est celui de ses citoyens !

La citoyenneté française est qualifiée de républicaine, ce qui est perçu comme très positif en Espagne puisque c’est le modèle opposé. Pour les espagnols, il s’agirait de l’héritage de la Révolution française de 1789 et des acquis des différents régimes, notamment de la  troisième République entre autres. Je pense aussi que cette citoyenneté française participative, celle du citoyen engagé, est aussi le résultat flagrant de la laïcité, à travers la loi de séparation de l’église et de l’État, la loi de 1905, le paradigme de la laïcité dans le monde, une laïcité qui tend forcément à l’égalité car il ne peut y avoir d’égalité citoyenne si le système permet injustement, comme en Espagne où la plupart des pays d’Amérique du sud, des différences de traitement en raison d’une religion et privilégie une Eglise qui génère des inégalités.

4 . Comment Ségolène Royal est-elle perçue en Espagne ?

L’élection présidentielle de 2007 lui a donné une grande notoriété au niveau international. Les espagnols ont été très marqués par sa campagne de 2007 : ses idées, son style, sa persévérance. Son image de « leader de l’opposition » s’est maintenue jusqu’aux élections présidentielles de 2012, tandis que les autres voix du parti socialiste sont restés méconnues dans l’ensemble.

Mais S. Royal était déjà connue, même avant le scrutin présidentiel de 2007, je m’en souviens, je finissais Sc. Po. à Madrid et j’ai eu l’honneur de tenir ma première conférence sur la politique en France dans le cadre d’un cours de Politique Comparée, et j’ai gardé soigneusement le dossier de presse de l’époque, car c’était une « toute première fois » pour moi à la fac. Le quotidien El País lui a consacré un article qui disait : “Nueva estrella en el socialismo francés : la ex ministra Ségolène Royal logra la victoria en el feudo del primer ministro”, entendez en français : “Une nouvelle étoile dans le socialisme français : l’ex-ministre Ségolène Royal obtient la victoire dans le fief du premier ministre (Ségolène Royal avait gagné en 2004, la région Poitou-Charente en faisant tomber l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin)

5. Quelle est sa place exacte dans le paysage de la gauche au pouvoir ?

Le ségolénisme est un courant de pensée au sein du socialisme français qui est issu d’une réflexion politique personnelle, la sienne, et une deuxième plus commune, issue de l’associationnisme, du travail qui est fait au sein de son think tank, Désir d’avenir, véritable laboratoire d’idées, largement connu pour ses universités populaires participatives. Sa contribution est significative si on regarde par exemple sa réflexion sur la gauche aux côtés d’Alain Tourraine dans Si la gauche veut des idées. C’est donc une ligne de pensée fondamentale qui ne peut être ignorée.

En ce qui concerne sa place dans la vie politique, j’estime qu’elle devrait avoir une place plus centrale. L’exemple à prendre est celui des Etats Unis d’Amérique où John Kerry qui s’était battu contre Georges W. Bush, comme Ségolène l’a fait contre Nicolas Sarkozy, est aujourd’hui en première ligne de la politique nationale et internationale américaine.

Y- a-t-il eu une volonté de l’effacer, en vain, de la scène nationale ? Sûrement car elle est brillante, mais la méritocratie n’est plus à l’ordre du jour. Ensuite parce que la scène publique a été utilisé pour régler des affaires privées. la République c’est plus sérieux que tout cela !

J’ai lu récemment que Ségolène Royal avait été nommé vice-présidente de la BPI française et je m’en réjouis. Je suis convaincu qu’elle a vraiment son mot à dire sur ces questions si j’en juge son travail dans la région Poitou-Charentes, où elle a mis en place une politique de proximité pour des entreprises locales, (exemple de l’entreprise Heuliez) tel est le but de cette nouvelle institution : favoriser le développement des PME en France et la création d’emplois à travers elles.

Ahmed Laaraj.

(Vous pouvez suivre François Coll sur son blog Enemigo-Amigo : http://conflictopolitico.com )